Comprendre les comportements à risque chez les lycéens : état des lieux

Le lycée marque une période charnière entre l’adolescence et l’âge adulte. Les jeunes y traversent de nombreux bouleversements psychologiques, sociaux, mais aussi physiologiques, qui rendent cette tranche d’âge particulièrement sensible aux conduites à risque. Boire de l’alcool, consommer du tabac, utiliser le cannabis, les écrans de façon excessive, ou encore adopter des comportements sexuels non protégés font partie des défis quotidiens auxquels nombre de lycéens sont confrontés.

En France, l’enquête ESCAPAD 2022 (OFDT) révèle que 54,3 % des jeunes de 17 ans déclarent avoir déjà connu une alcoolisation ponctuelle importante (API) au cours des 30 derniers jours, 31,8 % ont déjà expérimenté le cannabis et 17,4 % en consomment régulièrement. Il ne s’agit pas seulement d’expérimenter : ces comportements peuvent s’ancrer, nuire à la réussite scolaire, à la santé mentale, et accroître l’isolement social. L’exposition à d’autres risques, comme le harcèlement ou les TCA (troubles des conduites alimentaires), est également en hausse.

Agir dans les lycées apparaît donc comme une priorité de santé publique, mais aussi un défi complexe. Car les déterminants des conduites à risque sont multiples : individuels, familiaux, sociaux, environnementaux. Il n’existe pas de “solution miracle”, mais un ensemble de démarches complémentaires, à adapter selon le contexte de chaque établissement.

Adopter une stratégie globale et participative

Tous les experts s’accordent : pour être efficaces, les actions de prévention doivent être intégrées dans une démarche globale, qui ne se contente pas de “faire de la sensibilisation” ponctuelle, mais qui s’inscrit dans la vie même du lycée. Plusieurs facteurs-clés ressortent :

  • Diagnostic partagé : comprendre les spécificités de l’établissement, à travers des enquêtes anonymes, des questionnaires ou des échanges avec les élèves et la communauté éducative, permet d’ajuster les priorités d’action.
  • Programme construit dans la durée : selon la HAS, une seule intervention ponctuelle (comme une conférence) a un impact limité, voire nul sur les comportements. Mieux vaut inscrire les actions dans le temps, avec des séances répétées, un accompagnement sur l’année scolaire, et une participation active des élèves.
  • Mobilisation de tous les acteurs : personnels de direction, enseignants, infirmiers scolaires, CPE, parents, partenaires extérieurs (associations, professionnels de santé, éducateurs…), chacun a un rôle à jouer. La prévention devient ainsi l’affaire de tous, pas seulement du spécialiste ou de l’intervenant “qui vient de l’extérieur”.
  • Valorisation des ressources internes : certains lycées normands ont misé sur la création de “comités santé” ou de groupes de pairs-ambassadeurs, formés pour relayer les messages de prévention auprès de leurs camarades. L’effet de groupe, essentiel à l’adolescence, peut alors devenir un levier positif.

Cette approche globale est aussi recommandée par Santé Publique France, qui insiste sur l’importance d’intégrer la prévention dans le projet d’établissement, et de veiller à la cohérence des messages (pour éviter, par exemple, que les discours de sensibilisation sur l’alcool ne soient contredits par sa banalisation lors de certaines fêtes scolaires).

Miser sur la promotion de la santé, pas sur la peur

Longtemps, les campagnes auprès des adolescents ont utilisé la “stratégie du choc” : vidéos émouvantes, statistiques effrayantes, témoignages sur les dangers de l’alcool, des drogues ou du tabac. Mais les études montrent que la peur, si elle n’est pas accompagnée d’une démarche éducative, peut conduire à la banalisation (“ça n’arrive jamais qu’aux autres”) voire au rejet du message.

La promotion de la santé vise un changement de regard : il ne s’agit pas simplement de prévenir, mais de donner aux jeunes les moyens d’agir sur leur environnement, leur santé et leur bien-être. Cela passe par :

  • Le développement des compétences psychosociales (CPS) : encourager l’expression des émotions, apprendre à gérer le stress, améliorer l’estime de soi, savoir dire non. Ces compétences se révèlent particulièrement efficaces pour prévenir diverses formes de conduites à risque (voir OMS, “Skills for Health”, 2023).
  • L’accès à une information claire et crédible : des ateliers ou débats où les jeunes peuvent poser leurs questions, démonter les idées reçues, et échanger sans tabou avec des intervenants formés, constituent un socle solide.
  • L’implication directe des lycéens : organiser des ateliers participatifs, des créations de vidéos, des expositions ou des projets initiés par les élèves, encourage non seulement leur créativité mais aussi leur appropriation du message.

Un exemple marquant : au lycée Val-de-Seine (Seine-Maritime), la “semaine santé” implique chaque année non seulement des interventions sur le terrain, mais aussi la co-construction de projets par les élèves eux-mêmes (ateliers théâtre forum, campagnes visuelles, escape game à thème), avec un vrai impact sur l’ambiance de l’établissement et la diminution signalée de certaines prises de risques.

Favoriser l’accompagnement et l’écoute sans jugement

Il demeure incontournable de garantir un accès facile et connu à des adultes-ressources dans l’établissement. Nombre de jeunes, par peur du jugement ou par manque d’information, n’osent pas solliciter l’aide de l’infirmier(e) scolaire ou du CPE, même lorsqu’ils sont en difficulté.

  • Former les personnels scolaires à l’écoute active, à la gestion des situations de crise, à l’orientation vers les structures compétentes (addictologie, santé mentale, contraception, structures de soutien), est indispensable. Plusieurs rectorats proposent aujourd’hui des formations continues à destination des équipes éducatives.
  • Créer des permanences anonymes en lien avec des partenaires extérieurs, associations ou professionnels, permet aussi de lever le frein du regard des autres. Les dispositifs comme “Fil Santé Jeunes” ou la plateforme “Addictions France” représentent des relais précieux à faire connaître.
  • Valoriser l’entraide entre pairs, via des dispositifs de peer-to-peer where des jeunes formés peuvent écouter, orienter, sans se substituer aux adultes. Le programme “Jeunes Ambassadeurs Santé”, testé dans plusieurs lycées de l’Eure, a montré sa capacité à augmenter l’accès aux ressources d’accompagnement.

N’oublions pas que les périodes d’adolescence sont aussi propices à l’isolement, à la fragilisation psychique, aux “appels à l’aide” silencieux. Une écoute attentive, dénuée de jugement, peut parfois prévenir des situations dramatiques : tentatives de suicide, harcèlement, spirales addictives. En Normandie, près d’1 adolescent sur 5 a déjà ressenti un mal-être suffisamment important pour souhaiter “tout arrêter” (Baromètre Santé INPES, 2021).

Développer des partenariats et renforcer le lien avec les familles

Les familles jouent un rôle pivot dans la prévention, mais il est parfois difficile, pour un établissement, d’instaurer une véritable dynamique de co-construction avec les parents, qui peuvent se sentir démunis ou maladroits face aux problématiques d’addiction ou de conduites à risque.

  • Organiser des rencontres, conférences-débats ou ateliers parents, en dehors du temps scolaire si possible, aide à lever les tabous, à donner des clés de dialogue, et à rappeler les relais extérieurs d’aide.
  • Informer régulièrement les familles des dispositifs existants, des enjeux de la prévention, et des conduites à risque détectées dans le collectif (en évitant toute stigmatisation).
  • Travailler avec le tissu associatif local (missions locales, UDAF, associations d’aide aux familles, CRIJ…) pour relayer des informations et apporter un soutien de proximité.

Ce travail de réseau, visible dans des dispositifs comme le Comité Départemental de Prévention de la Seine-Maritime, permet de décloisonner les actions et de mieux coordonner la réponse face à des comportements risqués.

Mesurer l’impact et ajuster les stratégies

Il s’avère essentiel de pouvoir évaluer, en continu, l’efficacité des actions menées. Quelques méthodes :

  1. Questionnaires anonymes distribués en début et fin d’année, pour évaluer les évolutions de représentations, d’attitudes ou de comportements.
  2. Retours d’expérience de la communauté éducative et des élèves, via des groupes de parole ou des espaces d’expression (mur d’idées, boîtes à questions…).
  3. Analyse des indicateurs scolaires (absentéisme, incidents, consultations à l’infirmerie, signalements), en lien avec les périodes d’intervention ou les campagnes menées.
  4. Partage de pratiques avec d’autres établissements et participation à des réseaux régionaux ou nationaux, pour mutualiser les réussites et identifier les points à améliorer.

Ainsi, dans plusieurs lycées normands ayant mis en place des programmes pluriannuels intégrant prévention, soutien, et participation élève, on observe une baisse progressive des usages réguliers de produits (notamment cannabis), une augmentation des consultations précoces, et un meilleur “climat scolaire”, selon le bilan de l’ARS Normandie (2023).

Agir ensemble, de façon continue et humaine

Réduire les comportements à risque au lycée demande de dépasser les réponses ponctuelles pour inscrire la prévention dans une dynamique collective, réfléchie et adaptée à chaque établissement. L’enjeu dépasse la simple transmission d’informations : il s’agit d’accompagner les jeunes vers un meilleur discernement, de renforcer les liens, et de valoriser les ressources de chacun.

Chaque établissement peut s’inspirer des bonnes pratiques pour bâtir une réponse cohérente, centrée sur l’élève, impliquant tous les adultes, et solide sur la durée. C’est à ce prix que la prévention trouvera tout son sens et son efficacité, avec, en ligne de mire, des générations plus épanouies et plus armées face aux risques de demain.

Pour aller plus loin :

  • Enquête ESCAPAD 2022 – OFDT : www.ofdt.fr
  • Guide HAS « Conduites addictives : prévention, repérage et intervention précoce en milieu scolaire »
  • Santé Publique France : Prévention Santé des Adolescents
  • Baromètre Santé Inpes 2021

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