De quoi parle-t-on ? Définition et spécificités des addictions comportementales

On associe souvent le mot « addiction » à des substances comme l’alcool, le tabac ou le cannabis. Pourtant, il existe aussi des formes d’addictions où aucune molécule n’intervient. Ce sont les addictions comportementales. Elles concernent une pratique ou un comportement qui prend une place envahissante dans la vie de la personne, au point de provoquer une perte de contrôle, une souffrance, et des retentissements sur la santé, les relations sociales, le travail, ou les finances.

  • Jeux d’argent et de hasard (paris sportifs, jeux de grattage, casino, jeux en ligne)
  • Usage problématique d’écrans (jeux vidéo, réseaux sociaux, navigation compulsive)
  • Achat compulsif
  • Alimentation (accès hyperphagiques, boulimie non compensatoire...)
  • Sexualité compulsive (cybersexe, consommation excessive de contenus pornographiques)

Les addictions comportementales se traduisent par une envie irrépressible, une perte de liberté dans l’action, et la poursuite du comportement malgré les conséquences négatives. Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), les jeux d’argent concernaient en France en 2019 environ 1,4 million de joueurs à risque modéré ou élevé (source).

La recherche progresse et la prise en charge de ces comportements s’affine. Mais quels accompagnements proposent aujourd’hui le système de soins et les structures de prévention pour aider ceux qui sont concernés ?

Repérer et nommer une addiction comportementale : étape préalable à l’accompagnement

Il n’est pas toujours facile de savoir à partir de quand une pratique sort du « normal » et devient problématique ou addictive. Certains signes peuvent alerter :

  • Le temps consacré à l’activité augmente de façon disproportionnée
  • Obligation de mentir ou dissimuler ce comportement à l’entourage
  • Tentatives répétées de diminuer ou d’arrêter, sans succès
  • Conséquences négatives sur le budget, la scolarité, le travail, la santé
  • Irritabilité ou anxiété en cas d’impossibilité de pratiquer l’activité

La prise de conscience est variable selon les personnes, et le sujet demeure souvent tabou. Il existe des outils d’auto-évaluation validés pour certaines addictions comportementales.

  • Le Canadian Problem Gambling Index (CPGI) pour les jeux d’argent
  • Le test de Goodman pour qualifier une addiction comportementale en général
  • Des questionnaires spécialisés pour le jeu vidéo (comme le Game Addiction Scale ou le test de Young sur l’usage d’Internet)

Les premiers pas vers l’accompagnement consistent souvent à oser parler du problème, à un proche, à un professionnel ou à une structure spécialisée.

Où et comment trouver de l’aide ? Les acteurs de l’accompagnement

1. Les dispositifs d’écoute et d’orientation

Pour une première démarche, il existe des services anonymes et gratuits qui proposent une écoute, des conseils, et une orientation :

  • Joueurs Info Service : 09 74 75 13 13, pour les jeux d’argent, avec tchat et forums sur joueurs-info-service.fr
  • Drogues, alcool, tabac info service : 0 800 23 13 13 (pour toute addiction, notamment usage excessif d’écrans)
  • En Normandie, le Centre Régional de l’Addictologie (CRA) et les CSAPA (Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie)

Ces structures évaluent la situation, informent sur les prises en charge possibles et orientent vers le suivi le plus adapté.

2. Les consultations spécialisées en addictologie

  • Les CSAPA proposent des consultations gratuites, avec ou sans rendez-vous. Ils accueillent toutes personnes en difficulté avec une addiction, y compris comportementale, ainsi que leur entourage.
  • En Normandie, plusieurs CSAPA ont développé des dispositifs « jeux d’argent », « écrans », ou « addictions sans substance ».
  • Le CJC - Consultation Jeunes Consommateurs, (généralement rattachée à un CSAPA ou à la Mission Locale) est destinée aux jeunes (12-25 ans) mais aussi aux parents.

Une évaluation globale est réalisée lors des premières consultations : nature du problème, contexte familial et social, retentissements, attentes, motivation au changement.

3. Les professionnels de santé de premier recours

Le médecin traitant, le psychologue de ville, l’infirmier ou le pharmacien sont aussi des points d’appui précieux. Ils peuvent repérer, soutenir, proposer un suivi psychologique, orienter vers la spécialité adéquate. En cas de nécessité, une prise en charge psychiatrique peut être proposée.

4. L’accompagnement des proches

Les aidants sont souvent démunis. Certaines structures accueillent spécifiquement l’entourage, afin de leur offrir information, soutien, espaces de parole ou médiations familiales. Dans les jeux d’argent, des aides financières sociales peuvent être mobilisées pour sortir d’une spirale d’endettement.

Quels types d’accompagnements sont proposés ? Un large éventail de solutions

1. L’entretien motivationnel

Une grande partie du travail d’accompagnement en addictologie s’appuie sur l’entretien motivationnel. Il s’agit d’une technique d’écoute et de dialogue structurée pour aider la personne à clarifier sa situation et ses motivations, sans la culpabiliser ni la brusquer.

  • Poser des questions ouvertes sur les attentes et ambivalences
  • Souligner les ressources et capacités de la personne
  • Accompagner à son rythme, sans pression ni objectifs forcés
  • Favoriser l’estime de soi et l’autonomie dans le changement

De nombreux CSAPA ont formé leurs équipes à cette méthode, dont l’efficacité est reconnue pour les addictions comportementales (voir HAS).

2. Thérapies cognitives et comportementales (TCC)

Les TCC sont la base du traitement dans la majorité des addictions comportementales. Elles visent à :

  • Mieux comprendre les déclencheurs et cercles vicieux du comportement
  • Repérer et modifier par étapes les habitudes problématiques
  • Apprendre à gérer les envies, les émotions, et les situations à risque
  • Favoriser la reprise d’activités de substitution et le projet de vie

Pour les jeux d’argent, la cohérence des TCC est validée par la Haute Autorité de Santé (HAS, source). L’efficacité se constate également pour les achats compulsifs ou pour l’usage problématique d’Internet.

3. Approches de groupe et entraide

Les groupes de parole permettent de :

  • Rompre l’isolement et la culpabilité
  • Mieux comprendre le processus addictif via les témoignages
  • Partager des stratégies concrètes pour faire face au quotidien

Des associations d’auto-support (exemple : Joueurs Anonymes, joueursanonymes.org) proposent des réunions régulières, parfois en ligne. Les CSAPA organisent régulièrement des groupes thématiques (jeux, écrans), intégrant parfois des activités de médiation (activité physique adaptée, création artistique) pour redécouvrir le plaisir autrement.

4. Soutiens sociaux, conseils budgétaires et accompagnements administratifs

Lorsque l’addiction a engendré des difficultés financières, des réactions disproportionnées dans la famille ou des problèmes juridiques, des travailleurs sociaux accompagnent la reconstruction progressive :

  • Orientation vers un conseiller en économie sociale et familiale pour faire face à l’endettement ou réapprendre à gérer un budget
  • Aide à l’ouverture de droits sociaux (allocation, logement, etc.)
  • Médiation avec les créanciers

En Normandie, les CSAPA travaillent en réseau avec les services sociaux des départements pour proposer des accompagnements coordonnés.

5. Approches complémentaires

  • La médiation animale, la sophrologie, ou la pleine conscience sont parfois proposées en complément : elles aident à gérer le stress et à retrouver un rapport plus apaisé au corps.
  • Des programmes de réduction des risques numériques, comme les ateliers "Maîtriser le temps d’écran" dans certaines missions locales ou maisons des adolescents.

6. Médicaments : un recours limité mais possible

Peu de médicaments ont une indication directe pour les addictions comportementales, contrairement à certaines dépendances à substances. Néanmoins :

  • Certains antidépresseurs ou régulateurs d’humeur peuvent être proposés en cas de comorbidité (troubles anxieux, dépressifs…)
  • Des études existent sur le naltrexone ou le nalmefène pour les jeux d’argent, avec des résultats mitigés (Critchley & Smith 2021, Addiction)
  • Chaque prescription doit être discutée au cas par cas avec des professionnels de santé qualifiés

Quels repères pour choisir son accompagnement ? Points d’attention et conseils pratiques

  • Personnaliser le parcours : il n’existe pas d’unique « bonne solution ». Les réponses doivent être adaptées à la situation, à la motivation, et aux ressources de la personne.
  • Prendre son temps : il n’y a pas d’amélioration magique. La réduction progressive de l’emprise, même sans arrêt total immédiat, est déjà une avancée.
  • Mobiliser le réseau : professionnels de santé, travailleurs sociaux, pairs d’entraide, famille… Plus l’accompagnement est pluriel, plus il est efficace.
  • Éviter l’isolement : même si la honte ou la peur du jugement est forte, il existe des lieux où la parole est accueillie sans culpabilisation.

Dans certains cas, la demande initiale concerne des impacts très concrets : menace d’expulsion liée à des dettes de jeu, procédure pénale après achats compulsifs… Une orientation rapide vers les professionnels compétents est alors prioritaire.

Focus sur l’accompagnement en Normandie : actions, réseaux et spécificités locales

Depuis 2017, la région Normandie investit dans la prévention et l’accompagnement des addictions comportementales :

  • Dispositif Prévenir les jeux d’argent chez les jeunes, porté par l’ARS Normandie avec les Missions Locales
  • Déploiement d’ateliers « gestion des écrans » en établissements scolaires (programme PACTES, ARS Normandie)
  • Des CSAPA spécialisés sur les usages numériques problématiques à Caen, Le Havre et Rouen
  • Réseaux associatifs d’auto-support (Joueurs Anonymes) présents dans plusieurs départements
  • Événements de sensibilisation lors de la « Semaine nationale du jeu responsable »

Plusieurs établissements universitaires intègrent dans leurs cursus des modules sur les stratégies de prévention des usages problématiques (IUH Normandie). Les professionnels sont formés à la diversité des situations rencontrées : étudiants, personnes âgées, publics en situation de précarité…

Prévention : des clés pour avancer

L’accompagnement prend tout son sens s’il est pensé en amont, dans une visée de prévention :

  • Éducation aux risques dès le plus jeune âge, notamment autour des jeux d’argent et écrans (programmes dans les collèges, interventions de l’Espace Santé Jeunes)
  • Création d’espaces de discussion parent-enfant pour instaurer un dialogue ouvert sur les pratiques numériques ou l’argent
  • Formation des enseignants, éducateurs et animateurs à la détection précoce des signaux d’alerte
  • Actions en entreprise pour prévenir le jeu excessif en ligne ou les achats compulsifs sur le temps de travail

Le panorama de l’accompagnement des addictions comportementales en 2024 témoigne d’une prise de conscience croissante et d’une palette d’outils plus vaste. L’essentiel reste de mettre la personne au cœur du parcours et de respecter son rythme. Si vous, ou un de vos proches, êtes concerné, il n’y a pas de honte à demander de l’aide. De nombreux interlocuteurs existent pour écouter, orienter, et accompagner, à chaque étape, sans jugement.

Pour aller plus loin, les contacts utiles en Normandie sont disponibles sur le site de l’ARS, sur le répertoire national Carenity, ou en prenant contact avec votre CSAPA de secteur.

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